Filière : MP
Matière : Mathématiques
Chapitre: ** Calcul différentiel
Thème : Différentielle et matrice jacobienne
Dans le cadre de l’étude thermodynamique d’un réacteur chimique diphasique à l’échelle pilote, on modélise l’état local du mélange par un système de deux variables d’état intensives : la température T (exprimée en kelvins, K) et la pression P (exprimée en pascals, Pa).
Pour des raisons de contrôle de procédé, on s’intéresse à la transformation de ces variables d’état en deux variables de sortie mesurées par des capteurs :
- Le flux molaire de réactif F (en mol⋅s−1).
- La masse volumique apparente du mélange ρ (en kg⋅m−3).
La fonction de transfert du système est modélisée par l’application f:Ω→R2 définie sur un ouvert Ω=]0,+∞[×]0,+∞[ par :
f(T,P)=(F(T,P)ρ(T,P))=(k⋅TPexp(−RTE)Z(T,P)⋅R⋅TM⋅P)
où :
- k=2.5×10−2 mol⋅K⋅s−1⋅Pa−1 est une constante cinétique globale.
- E=4.5×104 J⋅mol−1 est une énergie d’activation caractéristique.
- R=8.314 J⋅mol−1⋅K−1 est la constante des gaz parfaits.
- M=2.8×10−2 kg⋅mol−1 est la masse molaire moyenne du mélange.
- Z(T,P)=1+βT2P est le facteur de compressibilité réel du mélange, avec β=1.2×10−6 K2⋅Pa−1 (paramètre correctif non idéal).
On se place au voisinage d’un point de fonctionnement nominal M0=(T0,P0) avec T0=400 K et P0=2.0×106 Pa.
- Justesse des domaines et régularité : Justifier que l’application f est de classe C1 sur l’ouvert Ω.
- Calcul de la matrice jacobienne : Exprimer littéralement, puis calculer sous forme matricielle la matrice jacobienne de f au point M0, notée Jf(M0). On veillera à expliciter les dérivées partielles intermédiaires.
- Linéarisation et sensibilité : Écrire la relation d’approximation linéaire (différentielle) reliant les variations infinitésimales (ΔT,ΔP) aux variations des mesures (ΔF,Δρ).
- Analyse critique et limites du modèle :
- a) Calculer numériquement les valeurs de F(M0) et ρ(M0). Préciser les ordres de grandeur.
- b) Supposons qu’une incertitude de mesure de ±1% affecte la température T0 et que la pression P0 soit parfaitement stable. Estimer l’impact relatif maximal sur la masse volumique ρ.
- c) Analyse critique : Discuter la validité physique du modèle lorsque T→0 ou lorsque P prend des valeurs de l’ordre de 1010 Pa. Le modèle mathématique garantit-il la réalité physique des grandeurs sur l’ensemble de R2 ?
- Question 1 : Décomposer f en somme, produits et quotients de fonctions usuelles (exponentielles, polynômes) en veillant à vérifier que les dénominateurs ne s’annulent pas sur Ω.
- Question 2 : Pour dériver par rapport à T et P, utilisez les règles de dérivation des fonctions composées (notamment pour la composante ρ qui contient le facteur Z(T,P) au dénominateur).
- Question 3 : La formule de Taylor à l’ordre 1 donne Δf(M0)≈Jf(M0)(ΔTΔP).
- Question 4 : Pour l’analyse d’incertitude, utilisez les différentielles logarithmiques ou l’approximation linéaire. Pour la critique physique, observez le comportement de Z(T,P) et de l’exponentielle aux limites.
La fonction f est constituée de deux composantes F et ρ.
- La composante F(T,P)=k⋅PT−1exp(−RTE) est un produit de fonctions de classe C∞ sur Ω (fonctions polynomiales, exponentielle d’une fonction rationnelle). Elle est donc C1 sur Ω.
- La composante ρ(T,P)=RT(1+βT2P)MP est un quotient. Le dénominateur D(T,P)=RT+βT2PT=RT+βTP ne s’annule pas sur Ω=]0,+∞[2 car R,T,β,P>0. Ainsi, ρ est rationnelle par rapport à ses composantes et au facteur correctif, donc de classe C1 sur Ω.
Par conséquent, f est de classe C1 sur Ω.
La matrice jacobienne en un point (T,P) est donnée par :
Jf(T,P)=(∂T∂F∂T∂ρ∂P∂F∂P∂ρ)
-
Dérivées de F :
∂T∂F=kP[−T21exp(−RTE)+T1(RT2E)exp(−RTE)]=kT2P(RTE−1)exp(−RTE)
∂P∂F=Tkexp(−RTE)
-
Dérivées de ρ :
En posant ρ(T,P)=RT+βTPMP, calculons les dérivées partielles :
∂T∂ρ=−(RT+βTP)2MP(R−βT2P)
∂P∂ρ=(RT+βTP)2M(RT+βTP)−MP(Tβ)=(RT+βTP)2MRT
Application numérique au point M0(400 K,2×106 Pa) :
- Valeur de Z(T0,P0)=1+1.2×10−6×40022×106=1+1.2×10−6×12.5=1+1.5×10−5≈1 (comportement quasi-idéal à cette pression modérée).
- Terme d’activation : RT0E=8.314×4004.5×104≈13.53.
- On obtient numériquement :
- ∂T∂F(M0)≈2.45×10−2 mol⋅s−1⋅K−1
- ∂P∂F(M0)≈3.12×10−8 mol⋅s−1⋅Pa−1
- ∂T∂ρ(M0)≈−4.21×10−2 kg⋅m−3⋅K−1
- ∂P∂ρ(M0)≈8.45×10−6 kg⋅m−3⋅Pa−1
La relation linéaire approchée pour les variations locales est :
(ΔFΔρ)≈Jf(M0)(ΔTΔP)
Soit :
ΔF≈∂T∂F(M0)ΔT+∂P∂F(M0)ΔP
Δρ≈∂T∂ρ(M0)ΔT+∂P∂ρ(M0)ΔP
-
a) Ordres de grandeur au point M0 :
- F(M0)=4002.5×10−2×2×106exp(−13.53)≈125×1.48×10−6≈1.85×10−4 mol⋅s−1.
- ρ(M0)=8.314×400×12.8×10−2×2×106≈16.84 kg⋅m−3 (ordre de grandeur typique d’une phase vapeur dense ou gaz comprimé).
-
b) Impact d’une incertitude sur T :
Si ΔP=0 et que ΔT/T0=±1%, alors ΔT=0.01×400=4 K.
L’variation relative de la masse volumique est estimée par :
ρ0Δρ≈ρ01∂T∂ρ(M0)ΔT≈16.84−4.21×10−2×4≈−0.01×4=−0.04
Soit une variation relative de −4%. L’amplification de l’incertitude (facteur 4) s’explique par la dilatation thermique directe couplée au terme correctif.
-
c) Analyse critique des limites du modèle :
- Limite lorsque T→0 : Le terme exp(−RTE→−∞) tend vers 0 pour le flux F, ce qui est physiquement cohérent (la cinétique s’arrête au zéro absolu). En revanche, pour la masse volumique, le terme T2βP diverge en 1/T2, ce qui ferait tendre Z(T,P) vers l’infini et ρ vers 0, perdant tout sens physique pour un gaz réel à très basse température (condensation/solidification non modélisée).
- Limite de haute pression (P∼1010 Pa) : Le facteur de compressibilité Z(T,P)=1+βT2P devient très grand (1+1.6×1051.2×10−6×1010≈76). Le modèle linéaire de Z n’est plus valide aux très hautes pressions où les équations d’état cubiques (Van der Waals, Redlich-Kwong) s’imposent.
- Conclusion critique : Ce modèle mathématique est strictement local (valable dans un domaine restreint autour de M0). L’utilisation aveugle de l’ouvert Ω=]0,+∞[2 conduit à des aberrations physiques aux bornes du domaine.