Le but de ce problème est l’étude et la résolution d’un système différentiel linéaire d’ordre 1 à coefficients constants, couplé avec une application géométrique liée à la réduction des endomorphismes. Ce type de situation est classique dans les épreuves de mathématiques de la filière PT, où l’analyse et l’algèbre linéaire se rejoignent.
Soit A la matrice réelle carrée d’ordre 3 définie par :
A=2001311−11
On considère le système différentiel linéaire homogène à coefficients constants :
(S)X′(t)=AX(t)
où X:R→M3,1(R) est une fonction vectorielle de classe C1.
Réduction de la matrice A
a) Déterminer le polynôme caractéristique de A, noté χA(λ). En déduire les valeurs propres de A et leurs ordres de multiplicité respectifs.
b) La matrice A est-elle diagonalisable ? Justifier soigneusement.
c) Pour chaque valeur propre, déterminer le sous-espace propre associé en précisant sa dimension et une base.
Recherche d’une base de Jordan / Dunford
a) Montrer qu’il existe une matrice inversible P et une matrice T de la forme D+N (où D est diagonale et N nilpotente d’indice 2) telles que A=PTP−1. On explicitera P et T.
b) Expliciter la matrice P−1.
Résolution du système différentiel
a) Soit Y(t)=P−1X(t). Établir le système différentiel vérifié par Y(t), noté (S′).
b) Résoudre le système (S′) en explicitant Y(t) pour t∈R, en fonction des conditions initiales Y(0)=Y0=(y1(0),y2(0),y3(0))T.
c) En déduire l’expression générale de l’unique solution X(t) du système (S) satisfaisant la condition initiale X(0)=X0=(x1(0),x2(0),x3(0))T.
Analyse critique et comportement asymptotique
a) Étudier le comportement des composantes de la solution X(t) lorsque t→+∞ selon la nature des conditions initiales.
b) Analyse physique / critique du modèle : Si ce système modélise l’évolution des populations de trois espèces en interaction, le modèle est-il stable au sens de Lyapunov ? Discuter brièvement.
Q1. Pour le polynôme caractéristique, effectuez un développement par rapport à la première colonne. Attention aux multiplicités des racines. Pour la diagonalisabilité, comparez la dimension des sous-espaces propres à l’ordre de multiplicité de la valeur propre double.
Q2. Puisque A n’est pas diagonalisable, pensez à chercher un vecteur propre généralisé (ou vecteur de Jordan) pour la valeur propre double afin de former une base de Jordan.
Q3. Le changement de variable Y=P−1X permet de découpler (partiellement) le système. La résolution d’une équation différentielle avec second membre (ou par variation des constantes/exponentielle de matrice nilpotente) est ici simplifiée par la structure de T=D+N.
Q4. Observez les termes en eλt et les éventuels termes séculaires teλt.
a) Polynôme caractéristique et valeurs propres :
Calculons χA(λ)=det(λI3−A) :
χA(λ)=detλ−200−1λ−3−1−11λ−1
En développant par rapport à la première colonne :
χA(λ)=(λ−2)det(λ−3−11λ−1)
Calculons le déterminant 2×2 :
det=(λ−3)(λ−1)−(−1×1)=λ2−4λ+3+1=λ2−4λ+4=(λ−2)2
Ainsi :
χA(λ)=(λ−2)(λ−2)2=(λ−2)3
La matrice A admet une unique valeur propre : λ0=2, de multiplicité algébrique 3.
b) Diagonalisabilité :
Déterminons la dimension du sous-espace propre E2=ker(A−2I3).
Soit V=xyz. Le système (A−2I3)V=0 s’écrit :
0001111−1−1xyz=000⟺{y+z=0y−z=0⟺{y=0z=0
La variable x est libre. L’espace propre E2 est donc l’ensemble des vecteurs de la forme x00 avec x∈R.
Ainsi, E_2 = \text{Vect}\begin{pmatrix} \begin{pmatrix} 1 \\ 0 \\ 0 \end{pmatrix}\right).
La dimension géométrique de λ0=2 est dim(E2)=1.
Puisque la dimension géométrique (1) est strictement inférieure à la multiplicité algébrique (3), la matrice A n’est pas diagonalisable.
a) Mise sous forme de Jordan :
Puisque A n’est pas diagonalisable, on cherche une base de Jordan B=(u1,u2,u3) telle que :
u1 est un vecteur propre associé à λ=2 : Au1=2u1.
u2 est un vecteur tel que (A−2I3)u2=u1.
u3 est un vecteur linéairement indépendant (ou choisi pour compléter, par exemple vecteur propre associé ou autre vecteur de Jordan).
Posons u1=100.
Cherchons u2=x2y2z2 tel que (A−2I3)u2=u1 :
0001111−1−1x2y2z2=100⟺{y2+z2=1y2−z2=0⟺{y2=1/2z2=1/2
On peut choisir x2=0, donc u2=01/21/2 (ou plus simplement u2=011 quitte à diviser, prenons u2=011 ce qui donne (A−2I)u2=2u1, ajustons : si u2=01/21/2, (A−2I)u2=u1).
Pour le troisième vecteur, cherchons un vecteur non colinéaire. Posons u3=001.
Calculons Au3 :
Au3=2001311−11001=1−11
Exprimons ce vecteur dans la base (u1,u2,u3) si possible, ou construisons directement la matrice de passage P=(u1∣u2∣u3) :
Soit P=100011001.
Vérifions que P est inversible (detP=1=0).
Calculons P−1AP=T :
Ici, u1=100, Au2=2u2+u1=13/23/2 (avec u2=01/21/2).
Construisons proprement P avec u1=100, u2=011 (tel que (A−2I)u2=2u1), et u3=001 :
Plus simplement, décomposons A=D+N où D=2I3 et N=A−2I3=0001111−1−1.
On remarque que N2=0001111−1−10001111−1−1=000200−200 (ce n’est pas nilpotent d’indice 2).
Utilisons la vraie forme de Jordan de A. Le bloc de Jordan associé à λ=2 de dimension 3 a pour matrice (ou une structure de dimension 2+1) :
Puisque dim(E2)=1, il y a un seul bloc de Jordan. La taille de ce bloc est 3 (la multiplicité).
La matrice de Jordan est donc :
J=200120012
Trouvons la chaîne de Jordan (v1,v2,v3) telle que :
(A−2I3)v3=v2
(A−2I3)v2=v1
(A−2I3)v1=0
Partons de v3=001 (par exemple) :
v2=(A−2I3)v3=0001111−1−1001=1−1−1.
Vérifions si v2∈ker(A−2I3) ? Non, (A−2I3)v2=0001111−1−11−1−1=−200=−2v1 (avec v1=100).
Posons v1=100, v2=0−1−1 (ajusté par −1/2) et v3=00−1/2.
Plus rigoureusement, posons la matrice de passage P :
P=100010001 (ajusteˊe)
Calculons directement par la formule de Dunford A=D+N :
D=2I3 et N=A−2I3. Comme D et N commutent (2I3 commute avec tout), la formule de l’exponentielle s’applique directement :
etA=et(2I3+N)=e2tetN
Calculons N et ses puissances :
N=0001111−1−1N2=0001111−1−10001111−1−1=000200−200N3=N2N=000200−2000001111−1−1=000000000
La matrice N est donc nilpotente d’indice 3 (N3=0 et N2=0).
Puisque A=2I3+N avec 2I3 et N qui commutent, l’unique solution du système X′(t)famille=AX(t) de condition initiale X(0)=X0 est donnée par :
X(t)=etAX0=e2tetNX0
Exorons explicitement etN à l’aide de la formule de Taylor (la série s’arrête à l’ordre 2 car N3=0) :
etN=I3+tN+2t2N2
Calculons explicitement cette matrice :
etN=100010001+t0001111−1−1+2t2000200−200etN=100t1+ttt−t1−t
Par conséquent, la matrice fondamentale ou l’exponentielle etA vaut :
etA=e2t100t1+ttt−t1−t
La solution générale du système (S) avec X(0)=x1(0)x2(0)x3(0) est donc :
X(t)=e2t100t1+ttt−t1−tx1(0)x2(0)x3(0)
En développant composante par composante :
⎩⎨⎧x1(t)=e2t(x1(0)+tx2(0)+tx3(0))x2(t)=e2t((1+t)x2(0)−tx3(0))x3(t)=e2t(tx2(0)+(1−t)x3(0))
a) Comportement asymptotique :
Les solutions font intervenir des termes de la forme e2t et te2t. Comme 2>0, lorsque t→+∞, toutes les composantes tendent vers +∞ (en exponentielle ou en te2t), sauf si les conditions initiales annulent précisément ces termes dominants (par exemple si x2(0)=x3(0)=0, auquel cas x1(t)=x1(0)e2t).
b) Analyse critique du modèle :
Dans l’hypothèse où ce système modéliserait des populations, la présence de la valeur propre strictement positive (λ=2>0) ainsi que des termes séculaires te2t (dus à la non-diagonalisabilité et l’indice de nilpotence de N) indique une croissance explosive non régulée.
Au sens de Lyapunov, l’origine 0 est un point d’équilibre instable.
Du point de vue de la modélisation physique ou biologique, un tel système linéaire pur sans terme non linéaire de saturation (type Verhulst/Lotka-Volterra) conduit nécessairement à une explosion en temps fini ou infini, ce qui valide le modèle uniquement sur un intervalle de temps court (régime linéaire tangent).