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Exercice 1 : Diagonalisation et polynômes annulateurs

🌐 Énoncé du problème / Cadre d’étude

Section titled “🌐 Énoncé du problème / Cadre d’étude”

Soit EE un K\mathbb{K}-espace vectoriel de dimension finie n≥1n \ge 1, où K=R\mathbb{K} = \mathbb{R} ou C\mathbb{C}. Soit u∈L(E)u \in \mathcal{L}(E) un endomorphisme de EE. L’objectif de ce problème est d’étudier les liens entre les projecteurs spectraux d’un endomorphisme diagonalisable, ses polynômes annulateurs, et d’appliquer ces résultats à la résolution d’une équation différentielle opérationnelle.

On rappelle qu’un polynôme P∈K[X]P \in \mathbb{K}[X] est dit annulateur de uu si P(u)=0L(E)P(u) = 0_{\mathcal{L}(E)}. L’ensemble des polynômes annulateurs de uu est un idéal de K[X]\mathbb{K}[X], engendré par un unique polynôme unitaire, noté πu\pi_u, appelé polynôme minimal de uu.


  1. Préalable sur les projecteurs associés à un polynôme minimal scindé Soit u∈L(E)u \in \mathcal{L}(E). On suppose que le polynôme minimal de uu, πu\pi_u, est scindé sur K\mathbb{K} et s’écrit : πu=∏k=1r(X−λk)mk\pi_u = \prod_{k=1}^{r} (X - \lambda_k)^{m_k} où les λ1,…,λr\lambda_1, \dots, \lambda_r sont les valeurs propres distinctes de uu, et m1,…,mrm_1, \dots, m_r des entiers strictement positifs. Pour tout k∈⟦1,r⟧k \in \llbracket 1, r \rrbracket, on note Ek=ker⁡((u−λkidE)mk)E_k = \ker((u - \lambda_k \text{id}_E)^{m_k}) le sous-espace caractéristique associé à λk\lambda_k. Rappeler pourquoi E=⨁k=1rEkE = \bigoplus_{k=1}^{r} E_k et justifier que uu est diagonalisable si et seulement si, pour tout k∈⟦1,r⟧k \in \llbracket 1, r \rrbracket, mk=1m_k = 1.

  2. Décomposition spectrale (Cas diagonalisable) On suppose désormais que uu est diagonalisable. Ses valeurs propres distinctes sont notées λ1,λ2,…,λr\lambda_1, \lambda_2, \dots, \lambda_r. Pour tout i∈⟦1,r⟧i \in \llbracket 1, r \rrbracket, on définit le polynôme d’interpolation de Lagrange : Li=∏1≤j≤rj≠iX−λjλi−λjL_i = \prod_{\substack{1 \le j \le r \\ j \neq i}} \frac{X - \lambda_j}{\lambda_i - \lambda_j} On pose pi=Li(u)p_i = L_i(u). Montrer que la famille (p1,…,pr)(p_1, \dots, p_r) est une famille de projecteurs orthogonaux au sens de la composition (i.e., pi∘pj=δi,jpip_i \circ p_j = \delta_{i,j} p_i) et que ∑i=1rpi=idE\sum_{i=1}^r p_i = \text{id}_E.

  3. Expression de uu et fonctions d’endomorphisme

    • En déduire que u=∑i=1rλipiu = \sum_{i=1}^r \lambda_i p_i.
    • Plus généralement, soit f:K→Kf : \mathbb{K} \to \mathbb{K} une fonction quelconque. Comment définir naturellement l’endomorphisme f(u)f(u) à l’aide des projecteurs pip_i ? Calculer (f(u))m(f(u))^m pour m∈Nm \in \mathbb{N}.
  4. Application à une équation différentielle vectorielle Soit A=(2112)∈M2(R)A = \begin{pmatrix} 2 & 1 \\ 1 & 2 \end{pmatrix} \in \mathcal{M}_2(\mathbb{R}).

    • Déterminer le polynôme minimal πA\pi_A de AA.
    • En déduire sans calculs matriciels fastidieux l’expression explicite de AnA^n pour tout n∈Nn \in \mathbb{N}.
    • Résoudre le système différentiel {X′(t)=AX(t)X(0)=(1−1)\begin{cases} X'(t) = A X(t) \\ X(0) = \begin{pmatrix} 1 \\ -1 \end{pmatrix} \end{cases} où X:R→M2,1(R)X : \mathbb{R} \to \mathcal{M}_{2,1}(\mathbb{R}).
  5. Analyse critique du modèle Dans le calcul pratique des puissances d’une matrice ou de son exponentielle, l’utilisation des projecteurs spectraux (méthode de Dunford-Lagrange) est-elle toujours préférable à la diagonalisation par blocs ou à la réduction de Jordan ? Discuter en fonction de la complexité algorithmique et de la connaissance exacte des valeurs propres.


💡 Pistes & Indications méthodologiques

Section titled “💡 Pistes & Indications méthodologiques”
  • Q1 : Penser au théorème de décomposition noyaux (Lemme des noyaux) et à la caractérisation de la diagonalisabilité par l’ordre de multiplicité des racines du polynôme minimal.
  • Q2 : Étudier le polynôme produit LiLjL_i L_j modulo πu\pi_u (qui vaut ∏(X−λk)\prod (X - \lambda_k)). Évaluer l’endomorphisme associé en uu.
  • Q3 : Utiliser la relation ∑Li=1\sum L_i = 1 et l’identité X=∑λiLi(modπu)X = \sum \lambda_i L_i \pmod{\pi_u}.
  • Q4 : Pour le polynôme minimal, calculer le polynôme caractéristique χA\chi_A puis tester les diviseurs ou chercher une relation simple de type A2−tr(A)A+det⁡(A)I2=0A^2 - \text{tr}(A)A + \det(A)I_2 = 0.

D’après le théorème de Cayley-Hamilton et la définition du polynôme minimal, πu\pi_u divise χu\chi_u, donc les racines de πu\pi_u sont exactement les valeurs propres de uu. Le lemme des noyaux s’applique car les facteurs premiers de πu\pi_u, à savoir (X−λk)mk(X - \lambda_k)^{m_k}, sont premiers entre eux deux à deux. On a donc : E=ker⁡(πu(u))=⨁k=1rker⁡((u−λkidE)mk)=⨁k=1rEkE = \ker(\pi_u(u)) = \bigoplus_{k=1}^r \ker((u - \lambda_k \text{id}_E)^{m_k}) = \bigoplus_{k=1}^r E_k L’endomorphisme uu est diagonalisable si et seulement si chaque sous-espace caractéristique EkE_k est égal au sous-espace propre associé Sk=ker⁡(u−λkidE)S_k = \ker(u - \lambda_k \text{id}_E), ce qui équivaut à mk=1m_k = 1 pour tout k∈⟦1,r⟧k \in \llbracket 1, r \rrbracket.

Soit i,j∈⟦1,r⟧i, j \in \llbracket 1, r \rrbracket. Le polynôme LiLjL_i L_j possède les propriétés suivantes :

  • Si i≠ji \neq j, le produit LiLjL_i L_j contient tous les facteurs (X−λk)(X - \lambda_k) pour k∈⟦1,r⟧k \in \llbracket 1, r \rrbracket. Par conséquent, πu\pi_u divise LiLjL_i L_j. Comme πu(u)=0L(E)\pi_u(u) = 0_{\mathcal{L}(E)}, on en déduit que pi∘pj=(LiLj)(u)=0L(E)p_i \circ p_j = (L_i L_j)(u) = 0_{\mathcal{L}(E)}.
  • Si i=ji = j, Li2−LiL_i^2 - L_i s’annule en toutes les valeurs propres λk\lambda_k. Ainsi, πu\pi_u divise Li2−LiL_i^2 - L_i, ce qui implique pi2=pip_i^2 = p_i. Les pip_i sont donc des projecteurs deux à deux disjoints.

De plus, considérons le polynôme S=∑i=1rLi−1S = \sum_{i=1}^r L_i - 1. Le degré de SS est strictement inférieur à rr (car deg⁡Li=r−1\deg L_i = r-1). Or, pour tout k∈⟦1,r⟧k \in \llbracket 1, r \rrbracket, S(λk)=Lk(λk)−1=1−1=0S(\lambda_k) = L_k(\lambda_k) - 1 = 1 - 1 = 0. Le polynôme SS admet rr racines distinctes (λ1,…,λr\lambda_1, \dots, \lambda_r) alors que son degré est au plus r−1r-1. Il est donc nécessairement nul. Par suite, ∑i=1rLi=1\sum_{i=1}^r L_i = 1, ce qui donne en évaluant en uu : ∑i=1rpi=idE\sum_{i=1}^r p_i = \text{id}_E

Considérons le polynôme R=X−\ئنi=1rλiLiR = X - \ئن_{i=1}^r \lambda_i L_i. De même, pour tout k∈⟦1,r⟧k \in \llbracket 1, r \rrbracket, R(λk)=λk−λk=0R(\lambda_k) = \lambda_k - \lambda_k = 0. Comme deg⁡R≤r−1\deg R \le r-1 et qu’il possède rr racines, RR est le polynôme nul. Ainsi : X=∑i=1rλiLi(modπu)X = \sum_{i=1}^r \lambda_i L_i \pmod{\pi_u} En évaluant en uu, on obtient immédiatement : u=∑i=1rλipiu = \sum_{i=1}^r \lambda_i p_i

Pour une fonction f:K→Kf : \mathbb{K} \to \mathbb{K}, on définit naturellement : f(u)=∑i=1rf(λi)pif(u) = \sum_{i=1}^r f(\lambda_i) p_i Puisque les pip_i sont des projecteurs orthogonaux (pi∘pj=δi,jpip_i \circ p_j = \delta_{i,j} p_i), on a par récurrence immédiate pour tout m∈Nm \in \mathbb{N} : (f(u))m=∑i=1r(f(λi))mpi(f(u))^m = \sum_{i=1}^r (f(\lambda_i))^m p_i (avec (f(λi))0=1(f(\lambda_i))^0 = 1 en convention, donnant l’identité pour m=0m=0).

Soit A=(2112)A = \begin{pmatrix} 2 & 1 \\ 1 & 2 \end{pmatrix}.

  • Le polynôme caractéristique de AA est χA(X)=det⁡(XI2−A)=(X−2)2−1=(X−3)(X−1)\chi_A(X) = \det(X I_2 - A) = (X-2)^2 - 1 = (X-3)(X-1).
  • Les valeurs propres de AA sont λ1=1\lambda_1 = 1 et λ2=3\lambda_2 = 3. Le polynôme minimal πA\pi_A divise χA\chi_A et possède les mêmes racines simples, donc πA(X)=(X−1)(X−3)=X2−4X+3\pi_A(X) = (X-1)(X-3) = X^2 - 4X + 3.
  • Les projecteurs spectraux s’obtiennent via les polynômes de Lagrange :
    • L1(X)=X−31−3=−12(X−3)L_1(X) = \frac{X - 3}{1 - 3} = -\frac{1}{2}(X - 3) donc p1=−12(A−3I2)=−12(−111−1)=(1/2−1/2−1/21/2)p_1 = -\frac{1}{2}(A - 3I_2) = -\frac{1}{2} \begin{pmatrix} -1 & 1 \\ 1 & -1 \end{pmatrix} = \begin{pmatrix} 1/2 & -1/2 \\ -1/2 & 1/2 \end{pmatrix}.
    • L2(X)=X−13−1=12(X−1)L_2(X) = \frac{X - 1}{3 - 1} = \frac{1}{2}(X - 1) donc p2=12(A−I2)=12(1111)=(1/21/21/21/2)p_2 = \frac{1}{2}(A - I_2) = \frac{1}{2} \begin{pmatrix} 1 & 1 \\ 1 & 1 \end{pmatrix} = \begin{pmatrix} 1/2 & 1/2 \\ 1/2 & 1/2 \end{pmatrix}.
  • Pour tout n∈Nn \in \mathbb{N}, on a An=1np1+3np2A^n = 1^n p_1 + 3^n p_2 : An=1⋅(1/2−1/2−1/21/2)+3n(1/21/21/21/2)=12(1+3n3n−13n−11+3n)A^n = 1 \cdot \begin{pmatrix} 1/2 & -1/2 \\ -1/2 & 1/2 \end{pmatrix} + 3^n \begin{pmatrix} 1/2 & 1/2 \\ 1/2 & 1/2 \end{pmatrix} = \frac{1}{2} \begin{pmatrix} 1 + 3^n & 3^n - 1 \\ 3^n - 1 & 1 + 3^n \end{pmatrix}
  • La solution du système différentiel X′(t)=AX(t)X'(t) = AX(t) est donnée par X(t)=exp⁡(At)X(0)X(t) = \exp(At)X(0). Avec la formule fonctionnelle : exp⁡(At)=etp1+e3tp2\exp(At) = e^t p_1 + e^{3t} p_2. exp⁡(At)=12(et+e3te3t−ete3t−etet+e3t)\exp(At) = \frac{1}{2} \begin{pmatrix} e^t + e^{3t} & e^{3t} - e^t \\ e^{3t} - e^t & e^t + e^{3t} \end{pmatrix} On calcule alors X(t)=exp⁡(At)(1−1)X(t) = \exp(At) \begin{pmatrix} 1 \\ -1 \end{pmatrix} : X(t)=12((et+e3t)−(e3t−et)(e3t−et)−(et+e3t))=12(2et−2et)=(et−et)X(t) = \frac{1}{2} \begin{pmatrix} (e^t + e^{3t}) - (e^{3t} - e^t) \\ (e^{3t} - e^t) - (e^t + e^{3t}) \end{pmatrix} = \frac{1}{2} \begin{pmatrix} 2e^t \\ -2e^t \end{pmatrix} = \begin{pmatrix} e^t \\ -e^t \end{pmatrix}

Corrigé de la Question 5 (Analyse critique du modèle)

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L’utilisation des projecteurs spectraux (via la décomposition de Dunford ou les polynômes de Lagrange) présente l’avantage théorique d’éviter le calcul explicite de matrices de passage et leur inversion, ce qui est particulièrement lourd en calcul formel.

Cependant, sur le plan algorithmique et numérique :

  1. Connaissance exacte des valeurs propres : Calculer les polynômes de Lagrange LiL_i nécessite de connaître exactement les racines du polynôme minimal (ou caractéristique). En pratique numérique, l’évaluation des racines d’un polynôme de degré élevé est sujette à des instabilités numériques majeures.
  2. Coût de construction : Former les matrices pi=Li(A)p_i = L_i(A) demande des multiplications matricielles successives, dont la complexité surpasse souvent la simple diagonalisation par blocs ou l’utilisation de méthodes de Schur/Householder. Ainsi, cette méthode est idéale et élégante en dimension faible (n=2,3n = 2, 3) ou lorsque les valeurs propres sont évidentes, mais devient sous-optimale pour des matrices de grande taille en calcul scientifique.