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Exercice 2 : Trigonalisation et lemme des noyaux

🌐 Énoncé du problème / Étude de cas

Section titled “🌐 Énoncé du problème / Étude de cas”

Dans de nombreux problèmes de modélisation continue en dynamique des populations ou en automatique (systèmes régis par des équations différentielles linéaires X′(t)=AX(t)X'(t) = A X(t)), la matrice AA du système n’est pas nécessairement diagonalisable. Lorsque les valeurs propres sont multiples et que l’espace propre associé à une telle valeur propre est de dimension inférieure à sa multiplicité, la diagonalisation échoue.

Pour résoudre explicitement le système et analyser la stabilité à long terme, on recourt alors à la trigonalisation (mise sous forme de Jordan ou décomposition de Dunford).

Le présent problème propose d’étudier une méthode constructive de trigonalisation d’un endomorphisme par l’utilisation conjointe du polynôme minimal, du théorème de Cayley-Hamilton et du lemme des noyaux, appliquée à une matrice d’ingénierie représentant un réseau de couplage énergétique à trois noeuds.

Soit EE un C\mathbb{C}-espace vectoriel de dimension nn (n≥1n \ge 1) et u∈L(E)u \in \mathcal{L}(E). On note χu\chi_u le polynôme caractéristique de uu et πu\pi_u son polynôme minimal.


Partie I : Préliminaires et Lemme des noyaux

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  1. Rappeler l’énoncé du lemme des noyaux pour une famille finie de polynômes premiers entre eux par pairs.
  2. Soit P∈C[X]P \in \mathbb{C}[X] un polynôme annulateur de uu. Montrer que toute valeur propre de uu est racine de PP.
  3. En déduire que le spectre Sp(u)\text{Sp}(u) est l’ensemble des racines de πu\pi_u.

Partie II : Trigonalisation par blocs et récurrence

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On suppose désormais que le polynôme caractéristique χu\chi_u est scindé sur C\mathbb{C}, ce qui s’écrit : χu(X)=(−1)n∏i=1k(X−λi)αi\chi_u(X) = (-1)^n \prod_{i=1}^k (X - \lambda_i)^{\alpha_i} où les λ1,…,λk\lambda_1, \dots, \lambda_k sont les valeurs propres distinctes de uu, et α1,…,αk\alpha_1, \dots, \alpha_k leurs multiplicités respectives.

  1. Justifier l’existence d’une décomposition en somme directe de EE sous la forme : E=⨁i=1kEiE = \bigoplus_{i=1}^k E_i où Ei=ker⁡((u−λiidE)αi)E_i = \ker((u - \lambda_i \text{id}_E)^{\alpha_i}). Préciser le lien entre les sous-espaces EiE_i et le lemme des noyaux.
  2. Soit i∈{1,…,k}i \in \{1, \dots, k\}. Montrer que le sous-espace EiE_i est stable par uu. On note uiu_i l’endomorphisme induit par uu sur EiE_i.
  3. Quel est le polynôme caractéristique de l’endomorphisme ui−λiidEiu_i - \lambda_i \text{id}_{E_i} ? En déduire que λi\lambda_i est la seule valeur propre de uiu_i.

Partie III : Application numérique et analyse critique d’un modèle d’ingénierie

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On considère la matrice AA d’ordre 33 à coefficients réels, modélisant un réseau d’échange thermique couplé : A=(211−10−1001)A = \begin{pmatrix} 2 & 1 & 1 \\ -1 & 0 & -1 \\ 0 & 0 & 1 \end{pmatrix}

  1. Calculer le polynôme caractéristique χA\chi_A de AA et déterminer ses valeurs propres ainsi que leurs multiplicités.
  2. La matrice AA est-elle diagonalisable ? Justifier rigoureusement.
  3. Déterminer les sous-espaces caractéristiques associés à chaque valeur propre de AA en appliquant la méthode de la Partie II.
  4. Exhiber une matrice inversible PP et une matrice triangulaire supérieure TT telles que A=PTP−1A = P T P^{-1}.
  5. Analyse critique du modèle : En considérant le système différentiel linéaire X′(t)=AX(t)X'(t) = A X(t) où X(t)=(x1(t)x2(t)x3(t))X(t) = \begin{pmatrix} x_1(t) \\ x_2(t) \\ x_3(t) \end{pmatrix} représente l’évolution des températures de trois zones couplées en °C\text{°C}, explicitez l’impact de la non-diagonalisabilité (termes séculaires en teλtt e^{\lambda t}) sur la stabilité asymptotique du système. Discutez des limites physiques de ce modèle linéaire idéal pour des temps t→+∞t \to +\infty.

  • Q1 & Q4 : Pensez à utiliser une récurrence sur le nombre de polynômes pour le lemme des noyaux. Les projecteurs spectraux en découlent naturellement.
  • Q7 & Q8 : Calculez χA(λ)=det⁡(A−λI3)\chi_A(\lambda) = \det(A - \lambda I_3). Regardez la dimension des espaces propres par rapport aux multiplicités des racines.
  • Q10 : Pour trigonaliser, on cherche une base adaptée à la décomposition E=ker⁡(A−I3)⊕ker⁡((A−I3)2)E = \ker(A - I_3) \oplus \ker((A - I_3)^2) ou similaire, en complétant une base d’un sous-espace vectoriel.
  • Q11 : L’exponentielle d’une matrice trigonalisée etA=PetTP−1e^{tA} = P e^{tT} P^{-1} fait apparaître des polynômes en tt multipliés par des exponentielles. Interpréter physiquement l’explosion ou l’amortissement.

📋 Corrigé détaillé et analyse des résultats

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Partie I : Préliminaires et Lemme des noyaux

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  1. Lemme des noyaux : Soit P1,…,PkP_1, \dots, P_k des polynômes de C[X]\mathbb{C}[X] premiers entre eux par pairs, et soit P=∏i=1kPiP = \prod_{i=1}^k P_i. Si u∈L(E)u \in \mathcal{L}(E) est annulé par PP, alors : ker⁡(P(u))=⨁i=1kker⁡(Pi(u))\ker(P(u)) = \bigoplus_{i=1}^k \ker(P_i(u))
  2. Soit λ∈Sp(u)\lambda \in \text{Sp}(u) et x∈E∖{0}x \in E \setminus \{0\} tel que u(x)=λxu(x) = \lambda x. Puisque P(u)=0P(u) = 0, on a P(u)(x)=0P(u)(x) = 0. Or, par récurrence immédiate, P(u)(x)=P(λ)xP(u)(x) = P(\lambda)x. Comme x≠0x \neq 0, il vient P(λ)=0P(\lambda) = 0. Toute valeur propre est donc racine de tout polynôme annulateur.
  3. Le polynôme minimal πu\pi_u est le polynôme unitaire annulateur de degré minimal. Ses racines sont exactement les valeurs propres de uu (car Sp(u)\text{Sp}(u) est non vide sur C\mathbb{C} et tout polynôme annulateur s’annule sur le spectre).

Partie II : Trigonalisation par blocs et récurrence

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  1. D’après le théorème de Cayley-Hamilton, χu\chi_u est un polynôme annulateur de uu. Comme χu\chi_u est scindé, il s’écrit sous la forme χu(X)=(−1)n∏i=1k(X−λi)αi\chi_u(X) = (-1)^n \prod_{i=1}^k (X - \lambda_i)^{\alpha_i}. Les polynômes (X−λi)αi(X - \lambda_i)^{\alpha_i} sont premiers entre eux par pairs. Par le lemme des noyaux appliqué à χu(u)=0\chi_u(u) = 0, on obtient directement : E=⨁i=1kker⁡((u−λiidE)αi)=⨁i=1kEiE = \bigoplus_{i=1}^k \ker\left((u - \lambda_i \text{id}_E)^{\alpha_i}\right) = \bigoplus_{i=1}^k E_i
  2. Soit x∈Eix \in E_i. On veut montrer que u(x)∈Eiu(x) \in E_i, c’est-à-dire (u−λiidE)αi(u(x))=0(u - \lambda_i \text{id}_E)^{\alpha_i}(u(x)) = 0. Puisque les endomorphismes uu and u−λiidEu - \lambda_i \text{id}_E commutent, on a : (u−λiidE)αi(u(x))=u((u−λiidE)αi(x))=u(0)=0(u - \lambda_i \text{id}_E)^{\alpha_i}(u(x)) = u \left( (u - \lambda_i \text{id}_E)^{\alpha_i}(x) \right) = u(0) = 0 Le sous-espace EiE_i est donc stable par uu.
  3. L’endomorphisme induit uiu_i a pour polynôme minimal sur EiE_i un diviseur de (X−λi)αi(X - \lambda_i)^{\alpha_i}. Par conséquent, le polynôme caractéristique de uiu_i est de la forme (X−λi)dim⁡(Ei)(X - \lambda_i)^{\dim(E_i)}, ce qui montre que λi\lambda_i est l’unique valeur propre de uiu_i.

Partie III : Application numérique et analyse critique

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  1. Calculons le polynôme caractéristique de AA : χA(λ)=det⁡(A−λI3)=∣2−λ11−1−λ−1001−\ula∣\chi_A(\lambda) = \det(A - \lambda I_3) = \begin{vmatrix} 2-\lambda & 1 & 1 \\ -1 & -\lambda & -1 \\ 0 & 0 & 1-\ula \end{vmatrix} En développant par rapport à la dernière ligne : χA(λ)=(1−λ)∣2−λ1−1−λ∣=(1−λ)(−λ(2−λ)+1)=(1−λ)(λ2−2λ+1)=−(1−λ)3\chi_A(\lambda) = (1-\lambda) \begin{vmatrix} 2-\lambda & 1 \\ -1 & -\lambda \end{vmatrix} = (1-\lambda) \left( -\lambda(2-\lambda) + 1 \right) = (1-\lambda)(\lambda^2 - 2\lambda + 1) = -(1-\lambda)^3 Il y a une unique valeur propre λ=1\lambda = 1 de multiplicité 33.

  2. Si AA était diagonalisable, puisque son unique valeur propre est 11, AA serait semblable à I3I_3, ce qui impliquerait A=I3A = I_3. Or A≠I3A \neq I_3, donc AA n’est pas diagonalisable.

  3. Déterminons le sous-espace caractéristique E1=ker⁡((A−I3)3)=ker⁡((A−I3)2)E_1 = \ker((A - I_3)^3) = \ker((A - I_3)^2) (par Cayley-Hamilton, πA(X)=(X−1)p\pi_A(X) = (X-1)^p avec p≤3p \le 3). Calculons A−I3A - I_3 : A−I3=(111−1−1−1000)A - I_3 = \begin{pmatrix} 1 & 1 & 1 \\ -1 & -1 & -1 \\ 0 & 0 & 0 \end{pmatrix} On remarque immédiatement que rg(A−I3)=1\text{rg}(A - I_3) = 1. Par le théorème du rang, dim⁡(ker⁡(A−I3))=3−1=2\dim(\ker(A - I_3)) = 3 - 1 = 2. Calculons (A−I3)2(A - I_3)^2 : (A−I3)2=(111−1−1−1000)(111−1−1−1000)=(000000000)(A - I_3)^2 = \begin{pmatrix} 1 & 1 & 1 \\ -1 & -1 & -1 \\ 0 & 0 & 0 \end{pmatrix} \begin{pmatrix} 1 & 1 & 1 \\ -1 & -1 & -1 \\ 0 & 0 & 0 \end{pmatrix} = \begin{pmatrix} 0 & 0 & 0 \\ 0 & 0 & 0 \\ 0 & 0 & 0 \end{pmatrix} Ainsi, πA(X)=(X−1)2\pi_A(X) = (X-1)^2 (le polynôme minimal est (X−1)2(X-1)^2 car A≠I3A \neq I_3). L’espace propre associé à λ=1\lambda = 1 est de dimension 22, engendré par : e1=(1−10)ete2=(10−1)e_1 = \begin{pmatrix} 1 \\ -1 \\ 0 \end{pmatrix} \quad \text{et} \quad e_2 = \begin{pmatrix} 1 \\ 0 \\ -1 \end{pmatrix}

  4. Pour trigonaliser AA, on choisit e1,e2e_1, e_2 dans ker⁡(A−I3)\ker(A - I_3), et on cherche un vecteur e3e_3 tel que (A−I3)e3=e1(A - I_3)e_3 = e_1 (ou une combinaison libre). Prenons e3=(010)e_3 = \begin{pmatrix} 0 \\ 1 \\ 0 \end{pmatrix}. On a bien : (A−I3)e3=(111−1−1−1000)(010)=(1−10)=e1(A - I_3)e_3 = \begin{pmatrix} 1 & 1 & 1 \\ -1 & -1 & -1 \\ 0 & 0 & 0 \end{pmatrix} \begin{pmatrix} 0 \\ 1 \\ 0 \end{pmatrix} = \begin{pmatrix} 1 \\ -1 \\ 0 \end{pmatrix} = e_1 La matrice de passage P=(110−1010−10)P = \begin{pmatrix} 1 & 1 & 0 \\ -1 & 0 & 1 \\ 0 & -1 & 0 \end{pmatrix} permet d’obtenir : T=P−1AP=(101010001)T = P^{-1} A P = \begin{pmatrix} 1 & 0 & 1 \\ 0 & 1 & 0 \\ 0 & 0 & 1 \end{pmatrix} (Note : Selon l’agencement des vecteurs de base, on obtient une matrice triangulaire supérieure dont les coefficients diagonaux sont tous égaux à 11, et un 11 ou 00 sur la surdiagonale).

  5. Analyse critique et limites du modèle :

    • La solution générale du système X′(t)=AX(t)X'(t) = A X(t) est donnée par X(t)=etAX(0)X(t) = e^{tA} X(0).
    • En utilisant la trigonalisation A=PTP−1A = P T P^{-1}, on a etA=PetTP−1e^{tA} = P e^{tT} P^{-1}. La présence d’un bloc de Jordan non trivial (ou d’un terme hors diagonale dans TT) engendre des termes séculaires de la forme tett e^t.
    • Limites physiques : À long terme (t→+∞t \to +\infty), la présence du facteur tt combiné à ete^t conduit à une croissance en temps tt exponentiellement rapide des températures, ce qui traduit une instabilité critique du réseau thermique modélisé.
    • Critique d’ingénierie : Ce modèle linéaire à coefficients constants suppose des capacités calorifiques et des flux d’échanges parfaits sans saturation. Dans un système physique réel, les non-linéarités (dissipation thermique radiative en T4T^4, saturation des actionneurs) stabiliseraient le système. Le modèle mathématique linéaire perd sa validité prédictive pour des amplitudes de température élevées.