Soit n≥1 un entier. On note Mn(C) l’espace des matrices carrées de taille n à coefficients dans C, et In la matrice identité de Mn(C).
Pour toute matrice A∈Mn(C) et tout polynôme P=∑k=0dakXk∈C[X], on définit la matrice P(A) par :
P(A)=∑k=0dakAk
où A0=In.
L’objectif de ce problème est d’étudier l’application d’évaluation des polynômes, d’introduire la notion d’annulateur, et de démontrer le célèbre théorème de Cayley-Hamilton dans le cas particulier des matrices diagonalisables, puis d’en déduire des applications pratiques pour le calcul de puissances de matrices.
Propriétés de l’homomorphisme d’évaluation
Soit A∈Mn(C). On considère l’application ΦA:C[X]→Mn(C) définie par ΦA(P)=P(A).
Montrer que ΦA est une application linéaire et que pour tous polynômes P,Q∈C[X], on a (PQ)(A)=P(A)Q(A)=Q(A)P(A).
Idéal des polynômes annulateurs
On définit l’ensemble des polynômes annulateurs de A par I(A)={P∈C[X]∣P(A)=0Mn(C)}.a)MontrerqueI(A)estunideˊalde\mathbb{C}[X].b)Endeˊduirequ′ilexisteununiquepolyno^meunitaire1noteˊ\pi_A,appeleˊpolyno^meminimaldeA,telqueI(A) = \pi_A \mathbb{C}[X]$.
Le théorème de Cayley-Hamilton (Cas diagonalisable)
Soit A∈Mn(C) une matrice diagonalisable. On note χA(X)=det(XIn−A)=∏i=1n(X−λi) son polynôme caractéristique (où les λi sont les valeurs propres de A, non nécessairement distinctes).
a) Montrer que pour toute matrice inversible P∈GLn(C), si A=PDP−1, alors χA(A)=PχA(D)P−1.
b) Calculer χA(D) lorsque D est une matrice diagonale.
c) Conclure que χA(A)=0Mn(C) lorsque A est diagonalisable.
Application au calcul de puissances
On considère la matrice A=(2112).
a) Déterminer les valeurs propres de A et son polynôme caractéristique χA(X).
b) Vérifier explicitement le théorème de Cayley-Hamilton pour cette matrice A.
c) En effectuant la division euclidienne de Xk par χA(X), déterminer l’expression explicite de Ak pour tout entier k∈N.
Question 1 : Utilisez la définition des opérations sur les matrices (combinaisons linéaires pour la linéarité, et la distributivité/associativité du produit matriciel pour le produit de polynômes).
Question 2 : Rappelez qu’en tant qu’anneau principal, tout idéal de C[X] est principal (engendré par un unique polynôme unitaire).
Question 3 : Si A est diagonalisable, écrivez A=PDP−1 et remarquez que les puissances s’écrivent Ak=PDkP−1. Pour évaluer un polynôme, substituez D dans chaque terme diagonal.
Question 4 : Utilisez la division euclidienne de Xk par le polynôme caractéristique χA(X) de degré 2 : Xk=Q(X)χA(X)+R(X) avec deg(R)≤1. En évaluant en A, le terme χA(A) s’annule.
Soient P=∑k=0dakXk et Q=∑j=0mbjXj deux polynômes de C[X], et soit α∈C.
Linéarité :ΦA(αP+Q)=(αP+Q)(A)=∑k=0max(d,m)(αak+bk)Ak
Par linéarité de la combinaison linéaire dans Mn(C) :
∑k=0max(d,m)αakAk+∑k=0max(d,m)bkAk=α∑k=0dakAk+∑k=0mbkAk=αΦA(P)+ΦA(Q)
L’application ΦA est donc linéaire.
Produit :
Le produit de P et Q est donné par PQ=∑s=0d+mcsXs avec cs=∑k+j=sakbj.
En évaluant en A :
(PQ)(A)=∑s=0d+mcsAs=∑s=0d+m(∑k+j=sakbj)Ak+j
Comme la multiplication matricielle est associative et distributive par rapport à l’addition, on réorganise la somme double :
(∑k=0dakAk)(∑j=0mbjAj)=P(A)Q(A)
De même, on montre que P(A)Q(A)=Q(A)P(A) (les polynômes en une même matrice commutent entre eux).
0C[X]∈I(A) car le polynôme nul évaluate à la matrice nulle 0Mn(C), donc I(A)=∅.
Soient P,Q∈I(A) et λ,μ∈C. On a :
(λP+μQ)(A)=λP(A)+μQ(A)=λ0Mn(C)+μ0Mn(C)=0Mn(C)
Donc λP+μQ∈I(A).
Soient P∈I(A) et B∈C[X]. On a :
(BP)(A)=B(A)P(A)=B(A)×0Mn(C)=0Mn(C)
Donc BP∈I(A).
I(A) est bien un idéal de C[X].
b) L’anneau C[X] est un anneau principal (tout idéal y est principal). Par conséquent, l’idéal I(A) est engendré par un unique polynôme unitaire πA. De plus, comme le théorème de Cayley-Hamilton (admis ou démontré par la suite) garantit que le polynôme caractéristique est annulateur, I(A)={0}, donc πA=0.
a) Soit A=PDP−1 avec P∈GLn(C).
Pour tout entier k∈N, on a par récurrence immédiate :
Ak=(PDP−1)(PDP−1)…(PDP−1)=PDkP−1
Ainsi, pour tout polynôme Poly=∑k=0dakXk :
Poly(A)=∑k=0dakAk=∑k=0dakPDkP−1=P(∑k=0dakDk)P−1=PPoly(D)P−1
En appliquant ceci au polynôme caractéristique χA (en remarquant que χA=χD), on obtient χA(A)=PχA(D)P−1.
b) Soit D=diag(λ1,λ2,…,λn) une matrice diagonale.
Le polynôme caractéristique est χA(X)=∏i=1n(X−λi).
Pour tout j∈{1,…,n}, le j-ième élément diagonal de la matrice χA(D) est obtenu en remplaçant X par la j-ième valeur propre λj :
[χA(D)]j,j=∏i=1n(λj−λi)
Puisque le produit contient le terme pour i=j, c’est-à-dire (λj−λj)=0, chaque terme diagonal de χA(D) est nul. Par conséquent :
χA(D)=0Mn(C)
c) En combinant les questions 3.a et 3.b :
χA(A)=PχA(D)P−1=P⋅0Mn(C)⋅P−1=0Mn(C)
Le théorème de Cayley-Hamilton est ainsi démontré pour toute matrice diagonalisable. (Par un argument de densité de l’ensemble des matrices diagonalisables dans Mn(C), il s’étend à toute matrice complexe).
a) Polynôme caractéristique :χA(X)=det(XI2−A)=X−2−1−1X−2χA(X)=(X−2)2−(−1)(−1)=(X−2)2−1=X2−4X+3=(X−1)(X−3)
Les valeurs propres de A sont λ1=1 et λ2=3.
b) Vérification de Cayley-Hamilton :
Calculons A2 :
A2=(2112)(2112)=(2×2+1×11×2+2×12×1+1×21×1+2×2)=(5445)
Calculons maintenant χA(A)=A2−4A+3I2 :
A2−4A+3I2=(5445)−(8448)+(3003)A2−4A+3I2=(5−8+34−4+04−4+05−8+3)=(0000)=0M2(C)
Le théorème est bien vérifié.
c) Calcul de Ak (k∈N) :
Soit k∈N. Par division euclidienne de Xk par χA(X)=X2−4X+3, il existe un quotient Q(X)∈R[X] et un reste R(X)=akX+bk de degré ≤1 tels que :
Xk=Q(X)(X2−4X+3)+akX+bk
Évaluons cette relation en les racines de χA (c’est-à-dire 1 et 3) :
Pour X=1 :
1k=Q(1)(1−4+3)+ak(1)+bk⟹ak+bk=1
Pour X=3 :
3k=Q(3)(32−4(3)+3)+ak(3)+bk⟹3ak+bk=3k
On obtient le système linéaire suivant en (ak,bk) :
{ak+bk=13ak+bk=3k
En soustrayant la première équation de la seconde :
2ak=3k−1⟹ak=23k−1
Puis pour bk :
bk=1−ak=1−23k−1=23−3k
En remplaçant X par la matrice A dans l’égalité polynomiale (le terme Q(A)χA(A) s’annule puisque χA(A)=0M2(C)) :
Ak=akA+bkI2Ak=23k−1(2112)+23−3k(1001)Ak=(3k−1+23−3k23k−123k−13k−1+23−3k)
En simplifiant les termes diagonaux 22(3k−1)+3−3k=23k+1 :
Ak=(23k+123k−123k−123k+1)