Exercice 1 : Résolution de systèmes linéaires
Contexte biologique : Modélisation des flux d’azote dans un agro-écosystème
Section titled “Contexte biologique : Modélisation des flux d’azote dans un agro-écosystème”Dans le cadre de la gestion durable des sols agricoles et de la limitation des pollutions nitriques des nappes phréatiques, on s’intéresse à la dynamique de transfert de l’azote entre trois compartiments majeurs de la couche arable d’une parcelle cultivée :
- Compartiment 1 () : Azote minéral du sol ( et ), exprimé en .
- Compartiment 2 () : Azote contenu dans la biomasse microbienne du sol, exprimé en .
- Compartiment 3 () : Azote mobilisé par le peuplement végétal cultivé, exprimé en .
À l’échelle de la saison culturale, on modélise les échanges entre ces compartiments à l’aide d’un système à compartiments interconnectés. Les transferts d’azote (minéralisation, immobilisation, absorption racinaire, restitution par exsudats) dépendent d’un paramètre biologique sans dimension noté (), qui caractérise l’intensité de l’activité rhizosphérique et mycorhizienne stimulant les échanges sol-plante-microorganismes.
On applique sur la parcelle des forçages externes constants (apports nets après prise en compte des pertes par volatilisation ou lessivage immédiat) notés , et (en ) :
- : apport d’engrais minéraux de synthèse ;
- : amendement organique (compost, fumier stimulant la microflore) ;
- : fixation symbiotique atmosphérique ou retombées atmosphériques directement captées par le couvert végétal.
À l’état stationnaire (où les variations nettes de stock sont nulles), le bilan de masse sur chaque compartiment se traduit par le système linéaire suivant :
Énoncé et Questions
Section titled “Énoncé et Questions”Partie I : Résolution algébrique du système
Section titled “Partie I : Résolution algébrique du système”-
Mise sous forme matricielle
Écrire le système sous la forme matricielle , où et . -
Échelonnement et inversibilité
À l’aide de l’algorithme du pivot de Gauss appliqué à la matrice augmentée , montrer que le système admet une solution unique pour tout . Préciser le rang de . -
Expression de la solution
Résoudre complètement le système et donner l’expression analytique de , et en fonction de et . -
Détermination de la matrice inverse
En déduire la matrice inverse .
Partie II : Interprétation agronomique et analyse des limites
Section titled “Partie II : Interprétation agronomique et analyse des limites”-
Validité biologique des solutions
On suppose que les forçages , et sont strictement positifs. Justifier que les stocks d’azote à l’équilibre , et sont strictement positifs. -
Étude asymptotique
Calculer les limites des stocks d’azote lorsque le paramètre de couplage rhizosphérique devient très grand (). Interpréter biologiquement le comportement du système dans ce régime d’hyper-activité biologique du sol. -
Analyse critique des limites du modèle
Discuter de manière argumentée au moins trois limites écologiques et physiques de cette modélisation linéaire en régime permanent.
Pistes de résolution
Section titled “Pistes de résolution”- Pour la question 2 : Pour faciliter les opérations élémentaires et éviter de diviser immédiatement par , il est astucieux d’échanger la première et la deuxième ligne () pour placer un coefficient ou en pivot. Surveillez l’apparition du facteur .
- Pour la question 4 : Rappelez-vous que la -ème colonne de la matrice inverse s’obtient en évaluant la solution avec un vecteur valant le -ème vecteur de la base canonique ().
- Pour la question 7 : Pensez aux hypothèses implicites du modèle : cinétiques linéaires (ordre 1) sans seuil ni saturation (contrairement aux cinétiques enzymatiques de type Michaelis-Menten), absence de dépendance spatiale (hétérogénéité des horizons du sol), et hypothèse de stationnarité dans un milieu soumis à de fortes variations climatiques et phénologiques saisonnières.
Corrigé détaillé
Section titled “Corrigé détaillé”Partie I : Résolution algébrique du système
Section titled “Partie I : Résolution algébrique du système”1. Forme matricielle
Section titled “1. Forme matricielle”Le système s’écrit sous la forme avec :
2. Échelonnement du système par le pivot de Gauss
Section titled “2. Échelonnement du système par le pivot de Gauss”Considérons la matrice augmentée du système :
Pour simplifier les calculs, effectuons la permutation afin de disposer d’un pivot simple égal à :
Éliminons les termes de la première colonne sous le pivot :
- :
- Pivot col 1 :
- Col 2 :
- Col 3 :
- Second membre :
- :
- Pivot col 1 :
- Col 2 :
- Col 3 :
- Second membre :
La matrice devient :
Remarquons que la somme des lignes simplifie considérablement les coefficients :
Effectuons donc l’opération élémentaire :
- Col 2 :
- Col 3 :
- Second membre :
La matrice s’écrit :
Échangeons et () :
Éliminons le coefficient en position via :
- Col 2 :
- Col 3 :
- Second membre :
Le système échelonné triangulaire supérieur est :
Les pivots diagonaux sont :
Puisque , on a , donc .
La matrice présente 3 pivots non nuls : son rang est donc .
La matrice est de rang maximal : elle est inversible et le système admet une solution unique pour tout .
3. Expression de la solution
Section titled “3. Expression de la solution”Procédons par remontée :
-
Calcul de :
D’où :
-
Calcul de : D’après la ligne 2 : , soit .
-
Calcul de : D’après la ligne 1 : .
Exprimons le numérateur noté tel que :Regroupons par terme :
- Pour : .
- Pour : .
- Pour : .
On obtient ainsi :
4. Détermination de la matrice inverse
Section titled “4. Détermination de la matrice inverse Aα−1A_\alpha^{-1}Aα−1”Comme , les colonnes de correspondent respectivement aux vecteurs de coefficients associés à et :
Remarque de vérification : Tous les coefficients diagonaux et extradiagonaux sont symétriques par rapport à la diagonale principale car est elle-même une matrice symétrique.
Partie II : Interprétation agronomique et analyse des limites
Section titled “Partie II : Interprétation agronomique et analyse des limites”5. Validité biologique des grandeurs à l’équilibre
Section titled “5. Validité biologique des grandeurs à l’équilibre”Les quantités représentent des densités surfaciques de biomasse ou d’éléments minéraux dans le sol ; elles doivent impérativement être positives pour être biologiquement admissibles.
- Comme , le dénominateur est strictement positif.
- Pour chaque composante, tous les coefficients pondérant sont strictement positifs :
- Les forçages étant supposés strictement positifs, chaque () est une combinaison linéaire à coefficients strictement positifs de réels strictement positifs.
On a donc :
Le modèle est consistant : aucun compartiment ne présente un stock négatif ou nul à l’équilibre.
6. Étude asymptotique ()
Section titled “6. Étude asymptotique (α→+∞\alpha \to +\inftyα→+∞)”Lorsque , le couplage rhizosphérique domine l’ensemble des autres processus. Calculons les limites des coefficients en factorisant par au numérateur et au dénominateur :
Interprétation biologique :
- Équipartition sol-plante : On constate que . Un couplage rhizosphérique infini annule le gradient effectif entre l’azote minéral du sol et l’azote incorporé par le végétal : l’absorption racinaire devient si efficace qu’elle s’équilibre instantanément avec la mise à disposition minérale.
- Saturation des transferts : Les stocks ne divergent pas vers l’infini : ils atteignent un plateau asymptotique fini entièrement gouverné par le vecteur des apports externes . Même avec une symbiose ou une activité biologique maximale, le stock d’azote végétal reste borné par les flux entrants totaux dans le système.
7. Analyse critique des limites du modèle
Section titled “7. Analyse critique des limites du modèle”Bien que ce système linéaire permette de quantifier des ordres de grandeur stationnaires, il présente des simplifications majeures qu’un agronome ou écologue doit identifier :
-
Hypothèse de cinétique linéaire d’ordre 1 (absence de saturation) :
Les flux entre compartiments sont supposés strictement proportionnels aux stocks (). Or, l’absorption de l’azote par les transporteurs membranaires racinaires (tels que NRT1/NRT2 pour les nitrates) suit une cinétique enzymatique saturable de type Michaelis-Menten :En cas de fertilisation massive (), le système linéaire prédit une augmentation indéfinie de la vitesse d’assimilation, alors que les capacités physiologiques de la plante saturent, conduisant en réalité à un engorgement du sol et à un lessivage accru.
-
Hypothèse de régime permanent (stationnarité) :
L’état stationnaire néglige la phénologie végétale et le climat. Les besoins en azote d’une culture sont quasi nuls au stade levée, maximaux en montaison/floraison, puis diminuent lors de la maturation. De plus, la température et l’humidité du sol régulent fortement la minéralisation microbienne via la loi de van ‘t Hoff / . Résoudre un système statique sans dynamique temporelle empêche d’anticiper les pics de lessivage hivernaux. -
Homogénéité spatiale (modèle zéro-dimensionnel ou “boîtes bien mélangées”) :
Le modèle agrège l’ensemble du profil pédologique en une seule valeur. Or, le sol est structuré en horizons verticaux (horizon humifère de surface, horizon éluvial, horizon de profondeur). Les nitrates , anions mobiles non retenus par le complexe argilo-humique, migrent verticalement par advection et dispersion sous l’effet du drainage, une dimension spatiale non prise en compte par le modèle.