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Exercice 1 : Pivot de Gauss et inversibilité

🌐 Énoncé du problème / Cadre d’étude

Section titled “🌐 Énoncé du problème / Cadre d’étude”

Le présent problème se propose d’étudier l’algorithme du pivot de Gauss sous un angle algébrique et matriciel. Cet outil fondamental permet non seulement de résoudre des systèmes linéaires, mais constitue également une méthode de choix pour déterminer l’inversibilité d’une matrice carrée et expliciter son inverse.

Soit n∈N∗n \in \mathbb{N}^*. On note Mn(R)\mathcal{M}_n(\mathbb{R}) l’espace vectoriel des matrices carrées d’ordre nn à coefficients réels, et InI_n la matrice identité de Mn(R)\mathcal{M}_n(\mathbb{R}). Soit A∈Mn(R)A \in \mathcal{M}_n(\mathbb{R}). On s’intéresse au système linéaire associé AX=YAX = Y, où X,Y∈Mn,1(R)X, Y \in \mathcal{M}_{n,1}(\mathbb{R}).

L’objectif est de formaliser l’action des opérations élémentaires sur les lignes d’une matrice à l’aide de matrices inversibles élémentaires, d’établir un critère d’inversibilité pratique, et d’appliquer cette méthode à une famille paramétrique de matrices.


❓ Questions progressives (incluant une analyse critique du modèle)

Section titled “❓ Questions progressives (incluant une analyse critique du modèle)”
  1. Préalable matriciel : Soit i,j∈{1,…,n}i, j \in \{1, \dots, n\} avec i≠ji \neq j. On définit la matrice de transvection Ti,j(α)T_{i,j}(\alpha) (où α∈R\alpha \in \mathbb{R}) comme la matrice obtenue en ajoutant α\alpha fois la LjL_j à la LiL_i de InI_n. Expliciter Ti,j(α)T_{i,j}(\alpha) et montrer qu’elle est inversible en déterminant son inverse.
  2. Interprétation des opérations élémentaires : Soit A∈Mn(R)A \in \mathcal{M}_n(\mathbb{R}). Montrer que multiplier AA à gauche par Ti,j(α)T_{i,j}(\alpha) revient à effectuer l’opération élémentaire sur les lignes de AA : Li←Li+αLjL_i \leftarrow L_i + \alpha L_j.
  3. Caractérisation de l’inversibilité : En déduire que si une matrice AA peut être transformée en la matrice identité InI_n au moyen d’une suite finie d’opérations élémentaires sur les lignes, alors AA est inversible et exprimer A−1A^{-1} à l’aide des matrices élémentaires correspondantes.
  4. Mise en pratique paramétrique : On considère la matrice AtA_t dépendants d’un paramètre réel t∈Rt \in \mathbb{R} : At=(1111tt21t2t4)A_t = \begin{pmatrix} 1 & 1 & 1 \\ 1 & t & t^2 \\ 1 & t^2 & t^4 \end{pmatrix} À l’aide de l’algorithme du pivot de Gauss, déterminer pour quelles valeurs de tt la matrice AtA_t est inversible.
  5. Calcul de l’inverse : Lorsque AtA_t est inversible, déterminer sa matrice inverse At−1A_t^{-1} par la méthode du pivot total (ou méthode de Gauss-Jordan).
  6. Analyse critique du modèle numérique : En pratique, l’algorithme du pivot de Gauss est implémenté sur ordinateur avec des nombres à virgule flottante (précision machine). Expliquer brièvement pourquoi le choix d’un pivot de plus grande valeur absolue possible (pivot partiel) est indispensable en calcul numérique pour éviter l’instabilité numérique, contrairement à l’algèbre exacte où tout élément non nul convient.

💡 Pistes & Indications méthodologiques

Section titled “💡 Pistes & Indications méthodologiques”
  • Q1 & Q2 : Écrivez explicitement la matrice Ti,j(α)T_{i,j}(\alpha) pour n=3n=3 par exemple afin de visualiser sa structure (la diagonale ne contient que des 11, et le coefficient α\alpha se situe à la position (i,j)(i,j)). Pour l’inversibilité, pensez à l’opération inverse : annuler l’effet de l’ajout en soustrayant αLj\alpha L_j.
  • Q3 : Traduisez les opérations par des produits matriciels successifs Ek…E1A=InE_k \dots E_1 A = I_n. Utilisez les propriétés associatives du produit matriciel et la définition de l’inverse.
  • Q4 & Q5 : Procédez par étapes en échelonnant la matrice par rapport aux lignes. Attention aux disjonctions de cas selon les valeurs de tt (notamment t=0,t=1t=0, t=1).
  • Q6 : Pensez aux erreurs d’arrondi et à la division par un nombre extrêmement proche de 00 qui amplifie de manière drastique les incertitudes de mesure ou de calcul.

La matrice de transvection Ti,j(α)T_{i,j}(\alpha) (avec i≠ji \neq j) s’écrit sous la forme : Ti,j(α)=In+αEi,jT_{i,j}(\alpha) = I_n + \alpha E_{i,j} où Ei,jE_{i,j} est la matrice élémentaire dont tous les coefficients sont nuls sauf celui situé à la ligne ii et la colonne jj qui vaut 11. Explicitement, ses coefficients (k,l)(k,l) sont δk,l\delta_{k,l} (symbole de Kronecker) sauf pour le coefficient (i,j)(i,j) qui vaut α\alpha.

L’opération consistant à ajouter α\alpha fois la ligne jj à la ligne ii est exactement inversée par l’opération consistant à soustraire α\alpha fois la ligne jj à la ligne ii, c’est-à-dire en appliquant Ti,j(−α)T_{i,j}(-\alpha). Ainsi : Ti,j(α)Ti,j(−α)=InT_{i,j}(\alpha) T_{i,j}(-\alpha) = I_n La matrice Ti,j(α)T_{i,j}(\alpha) est donc inversible et son inverse est : (Ti,j(α))−1=Ti,j(−α)(T_{i,j}(\alpha))^{-1} = T_{i,j}(-\alpha)

2. Interprétation des opérations élémentaires

Section titled “2. Interprétation des opérations élémentaires”

Soit A=(ak,l)∈Mn(R)A = (a_{k,l}) \in \mathcal{M}_n(\mathbb{R}). Calculons le produit Ti,j(α)AT_{i,j}(\alpha) A. Par définition du produit matriciel, la ligne kk de Ti,j(α)AT_{i,j}(\alpha)A est obtenue en multipliant la ligne kk de Ti,j(α)T_{i,j}(\alpha) par AA.

  • Si k≠ik \neq i, la kk-ième ligne de Ti,j(α)T_{i,j}(\alpha) est celle de InI_n (un 11 à la position kk, des 00 ailleurs). Le produit redonne exactement la kk-ième ligne de AA.
  • Si k=ik = i, la ii-ième ligne de Ti,j(α)T_{i,j}(\alpha) est celle de InI_n avec un α\alpha supplémentaire à la colonne jj. Le produit donne alors : Lignei(Ti,j(α)A)=Lignei(A)+αLignej(A)\text{Ligne}_i(T_{i,j}(\alpha)A) = \text{Ligne}_i(A) + \alpha \text{Ligne}_j(A) Le produit Ti,j(α)AT_{i,j}(\alpha)A représente donc exactement l’application de l’opération élémentaire Li←Li+αLjL_i \leftarrow L_i + \alpha L_j sur la matrice AA.

Supposons qu’il existe une suite finie de pp matrices élémentaires (de transvection, de permutation ou de dilatation, que l’on généralise sous le terme générique EkE_k) telle que : EpEp−1…E1A=InE_p E_{p-1} \dots E_1 A = I_n Chaque matrice élémentaire EkE_k étant inversible, son inverse est également une matrice élémentaire du même type. En posant P=EpEp−1…E1P = E_p E_{p-1} \dots E_1, PP est un produit de matrices inversibles, donc PP est inversible. L’égalité précédente devient : PA=In  ⟹  A=P−1P A = I_n \implies A = P^{-1} Puisque l’inverse d’une matrice inversible est inversible, AA est inversible et : A−1=(EpEp−1…E1)−1=E1−1E2−1…Ep−1A^{-1} = (E_p E_{p-1} \dots E_1)^{-1} = E_1^{-1} E_2^{-1} \dots E_p^{-1} Pratiquement, appliquer la même suite d’opérations élémentaires à la matrice InI_n permet d’obtenir directement A−1A^{-1}.

4. Application au calcul paramétrique (Inversibilité de AtA_t)

Section titled “4. Application au calcul paramétrique (Inversibilité de AtA_tAt​)”

Appliquons l’algorithme du pivot de Gauss sur la matrice augmentée (At∣I3)(A_t \mid I_3) :

1 & 1 & 1 & 1 & 0 & 0 \\ 1 & t & t^2 & 0 & 1 & 0 \\ 1 & t^2 & t^4 & 0 & 0 & 1 \end{array}\right)$$ Effectuons les opérations $L_2 \leftarrow L_2 - L_1$ et $L_3 \leftarrow L_3 - L_1$ : $$\left(\begin{array}{ccc|ccc} 1 & 1 & 1 & 1 & 0 & 0 \\ 0 & t-1 & t^2-1 & -1 & 1 & 0 \\ 0 & t^2-1 & t^4-1 & -1 & 0 & 1 \end{array}\right)$$ Factorisons les termes : $t-1$ dans la ligne 2, et $t^2-1 = (t-1)(t+1)$ dans la ligne 3 : $$\left(\begin{array}{ccc|ccc} 1 & 1 & 1 & 1 & 0 & 0 \\ 0 & t-1 & (t-1)(t+1) & -1 & 1 & 0 \\ 0 & (t-1)(t+1) & (t-1)(t+1)(t^2+t) & -1 & 0 & 1 \end{array}\right)$$ Si $t \neq 1$, on peut diviser la ligne 2 par $(t-1)$ et la ligne 3 par $(t-1)$ : $$\left(\begin{array}{ccc|ccc} 1 & 1 & 1 & 1 & 0 & 0 \\ 0 & 1 & t+1 & \frac{-1}{t-1} & \frac{1}{t-1} & 0 \\ 0 & t+1 & t(t+1) & \frac{-1}{t-1} & 0 & \frac{1}{t-1} \end{array}\right)$$ Effectuons $L_3 \leftarrow L_3 - (t+1)L_2$ : * Nouveau coefficient en $(3,2)$ : $(t+1) - (t+1)(1) = 0$ * Nouveau coefficient en $(3,3)$ : $t(t+1) - (t+1)(t+1) = (t+1)(t - (t+1)) = (t+1)(-1) = -(t+1)$ La matrice devient : $$\left(\begin{array}{ccc|ccc} 1 & 1 & 1 & 1 & 0 & 0 \\ 0 & 1 & t+1 & \frac{-1}{t-1} & \frac{1}{t-1} & 0 \\ 0 & 0 & -(t+1) & \frac{-1}{t-1} - \frac{-(t+1)}{t-1} & \frac{-(t+1)}{t-1} & \frac{1}{t-1} \end{array}\right)$$ Simplifions le terme de droite sur la dernière ligne (première colonne de la partie droite) : $$\frac{-1 + t + 1}{t-1} = \frac{t}{t-1}$$ On obtient ainsi : $$\left(\begin{array}{ccc|ccc} 1 & 1 & 1 & 1 & 0 & 0 \\ 0 & 1 & t+1 & \frac{-1}{t-1} & \frac{1}{t-1} & 0 \\ 0 & 0 & -(t+1) & \frac{t}{t-1} & \frac{-(t+1)}{t-1} & \frac{1}{t-1} \end{array}\right)$$ Pour que la matrice soit inversible, le dernier pivot$-(t+1)$ doit être non nul, soit $t \neq -1$. De plus, nous avons supposé $t \neq 1$. * **Conclusion sur l'inversibilité :** $A_t$ est inversible si et seulement si **$t \in \mathbb{R} \setminus \{-1, 1, 0\}$** (notons que si $t=0$, $A_0 = \begin{pmatrix} 1 & 1 & 1 \\ 1 & 0 & 0 \\ 1 & 0 & 0 \end{pmatrix}$ qui possède deux lignes identiques, donc non inversible). Plus précisément, le calcul montre que l'inversibilité nécessite $t \neq 1$ et $t+1 \neq 0 \implies t \neq -1$. Si $t=0$, le déterminant ou le rang montre également la non-inversibilité. #### 5. Calcul de l'inverse $A_t^{-1}$ (pour $t \in \mathbb{R} \setminus \{-1, 0, 1\}$) Poursuivons la réduction de Gauss-Jordan à partir de la forme triangulaire supérieure obtenue : Divisons la ligne 3 par $-(t+1)$ : $$\left(\begin{array}{ccc|ccc} 1 & 1 & 1 & 1 & 0 & 0 \\ 0 & 1 & t+1 & \frac{-1}{t-1} & \frac{1}{t-1} & 0 \\ 0 & 0 & 1 & \frac{-t}{(t-1)(t+1)} & \frac{1}{t-1} & \frac{-1}{(t-1)(t+1)} \end{array}\right)$$ Remontons vers la matrice identité : 1. $L_2 \leftarrow L_2 - (t+1)L_3$ : * Partie droite, coef 1 : $\frac{-1}{t-1} - (t+1)\left(\frac{-t}{t^2-1}\right) = \frac{-1}{t-1} + \frac{t}{t-1} = \frac{t-1}{t-1} = 1$ * Partie droite, coef 2 : $\frac{1}{t-1} - (t+1)\left(\frac{1}{t-1}\right) = \frac{1 - t - 1}{t-1} = \frac{-t}{t-1}$ * Partie droite, coef 3 : $0 - (t+1)\left(\frac{-1}{t^2-1}\right) = \frac{1}{t-1}$ La ligne 2 devient : $\left(0 \quad 1 \quad 0 \;\middle|\; 1 \quad \frac{-t}{t-1} \quad \frac{1}{t-1}\right)$ 2. $L_1 \leftarrow L_1 - L_3$ : * Partie droite, coef 1 : $1 - \frac{-t}{t^2-1} = \frac{t^2-1+t}{t^2-1}$ * Partie droite, coef 2 : $0 - \frac{1}{t-1} = \frac{-1}{t-1}$ * Partie droite, coef 3 : $0 - \frac{-1}{t^2-1} = \frac{1}{t^2-1}$ 3. Enfin, $L_1 \leftarrow L_1 - L_2$ pour éliminer le coefficient en $(1,2)$ : * Partie droite, coef 1 : $\frac{t^2+t-1}{t^2-1} - 1 = \frac{t^2+t-1-(t^2-1)}{t^2-1} = \frac{t}{t^2-1}$ * Partie droite, coef 2 : $\frac{-1}{t-1} - \left(\frac{-t}{t-1}\right) = \frac{-1+t}{t-1} = 1$ * Partie droite, coef 3 : $\frac{1}{t^2-1} - \frac{1}{t-1} = \frac{1 - (t+1)}{t^2-1} = \frac{-t}{t^2-1}$ On obtient finalement l'inverse : $$A_t^{-1} = \frac{1}{t^2-1} \begin{pmatrix} t & t^2-1 & -t \\ -t(t+1) & t(t+1) & t+1 \\ -t & t^2-1 & -1 \end{pmatrix} \quad \text{(ou sous forme factorisée équivalente)}$$ #### 6. Analyse critique du modèle numérique En arithmétique flottante (ordinateurs), les nombres réels sont stockés avec une précision limitée. Si l'on choisit un pivot très proche de zéro (par exemple $10^{-16}$), la division par ce pivot dans l'algorithme de Gauss conduit à multiplier massivement les erreurs d'arrondi précédentes, ce qui peut détruire complètement la significativité du résultat (phénomène d'instabilité numérique ou d'amplification catastrophique des erreurs). Le **pivot partiel** (qui consiste à permuter les lignes pour choisir à chaque étape le coefficient de plus grande valeur absolue en module comme pivot) garantit que l'on divise par des nombres de taille satisfaisante, stabilisant ainsi considérablement l'algorithme.